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Double meurtre de jeunes filles : autopsie d’une vidéo virale sur Facebook

Le meurtre de Stéphanie Nohasoavina et de Haingotiana Rasamison a suscité une vive émotion sur Facebook. Les deux jeunes femmes, âgées respectivement de 21 et 17 ans, avaient quitté leur domicile le vendredi 21 août pour se rendre au cinéma. Deux jours plus tard, leurs corps sont retrouvés dans un ravin à Andranomatsatso, à Ambohimanga. Selon les informations communiquées par les autorités, l’une des victimes a subi des violences sexuelles et toutes deux présentaient des blessures à l’arme blanche au niveau de la tête et du cou.

Le 27 août, des captures d’écran commencent à circuler sur les réseaux sociaux. Elles montrent deux jeunes hommes : l’un assis à l’arrière d’un véhicule, l’autre à l’extérieur. Les publications qui les accompagnent les présentent comme les principaux suspects du double meurtre et affirment que la vidéo dont sont issues ces captures montrerait des actes de torture commis sur les victimes. Quelques heures plus tard, une vidéo de 37 secondes est diffusée par un compte Facebook se présentant sous le nom de « L’Indiscret » aujourd’hui supprimé. On y voit d’abord le jeune homme assis à l’arrière du véhicule pendant quelques secondes. La séquence qui est présentée par les publications comme montrant les actes de torture est volontairement floutée, rendant impossible l’observation de ce qui s’y déroule. Dans les dernières secondes, le second jeune homme apparaît plus distinctement et adresse un doigt d’honneur à la caméra.

En quelques heures, les captures d’écran et la vidéo ont été massivement relayées. Pour de nombreux internautes, elles deviennent la preuve que les auteurs du crime ont été identifiés. Les commentaires se multiplient : certains réclament leur arrestation immédiate, d’autres demandent leur exécution, sans attendre les résultats de l’enquête ou une décision de justice.

Dans les heures qui suivent, un autre phénomène apparaît. Un internaute publie à son tour des captures d’écran de conversations avec une intelligence artificielle à laquelle ils demandent d’identifier l’origine de certaines images extraites de la vidéo. L’une de ces publications juxtapose une capture de la vidéo virale et deux réponses différentes fournies par une IA. L’auteur affirme que ces réponses démontreraient que la vidéo n’est pas liée au double meurtre. Ces captures sont ensuite relayées sur les réseaux sociaux comme si elles constituaient, elles aussi, des éléments de preuve.

Légende : Selon les réponses fournies par l’IA conversationnelle, la première image montrant le jeune homme assis à l’arrière du véhicule, proviendrait d’une capture d’écran d’une vidéo ayant circulé sur les réseaux sociaux à Madagascar en février 2024. L’IA indique qu’elle montrerait des personnes à l’intérieur d’un véhicule de police à la suite d’un événement survenu à Antananarivo. Dans une autre réponse, l’IA affirme que la seconde image proviendrait d’une vidéo virale mettant en scène le groupe français de créateurs de contenu Les Triplés.

Notre processus

L’objectif de WHAT THE FACT n’est pas de déterminer qui est responsable du double meurtre. Cette mission relève des enquêteurs et de la justice. En revanche, il est possible de vérifier si les éléments diffusés sur les réseaux sociaux reposent sur des faits vérifiables. Pour ce fact-check, l’équipe s’est focalisée sur deux questions centrales : La vidéo virale de 37 secondes constitue-t-elle, à elle seule, une preuve permettant d’établir un lien avec le double meurtre ? Les réponses d’une intelligence artificielle conversationnelle permettent-elles de vérifier l’origine d’une vidéo ? Pour y répondre, nous avons analysé la vidéo virale et les éléments qui l’accompagnent. Nous avons également reproduit la démarche de certains internautes en soumettant des captures d’écran à une intelligence artificielle conversationnelle afin d’évaluer la portée des réponses obtenues. Enfin, nous avons réalisé une recherche documentaire sur le fonctionnement, les capacités et les limites des intelligences artificielles conversationnelles, en nous appuyant notamment sur la documentation officielle de certains fournisseurs de ces outils.

Notre enquête

La vidéo virale de 37 secondes constitue-t-elle, à elle seule, une preuve permettant d’établir un lien avec le double meurtre ?

L’analyse de la vidéo montre, dans un premier temps, qu’il ne s’agit pas du fichier original. La séquence diffusée montre une personne filmant l’écran d’un téléphone sur lequel la vidéo est en cours de lecture. En haut de l’écran figure la mention « Vendredi », telle qu’elle apparaît dans l’interface du téléphone. Toutefois, cette indication ne permet pas, à elle seule, de déterminer si elle correspond au jour de l’enregistrement de la vidéo, au jour de sa consultation ou à un autre repère chronologique.

Le fait qu’il s’agisse d’un enregistrement de l’écran d’un téléphone, et non du fichier source, limite les possibilités de vérification. Il n’est notamment pas possible d’examiner les métadonnées de la vidéo, qui peuvent contenir des informations telles que sa date de création, l’appareil utilisé, d’éventuelles données de géolocalisation ou encore son historique de modification. En l’absence du fichier original, ces vérifications techniques ne peuvent donc pas être réalisées.

Légende : Captures d’écran de la vidéo virale. Comme le montre explicitement la troisième capture, la vidéo diffusée est un enregistrement de l’écran d’un téléphone, et non le fichier original ce qui limite toute tentative d’analyse des métadonnées.

Les images montrent deux jeunes hommes, l’un assis à l’arrière d’un véhicule, l’autre à l’extérieur. À côté du premier, un pneu est posé sur la banquette arrière. À travers son ouverture, les avant-bras d’une autre personne ainsi que des cheveux sont visibles. À partir de ces seules images, il est impossible de déterminer l’identité de cette personne, sa position, son état ou son rôle dans la scène. Une grande partie de la vidéo est volontairement floutée, empêchant d’observer ce qui s’y déroule. Dans les dernières secondes, le second jeune homme apparaît plus distinctement à l’écran et adresse un doigt d’honneur à la caméra.

Sur le plan sonore, une voix masculine semble prononcer en malgache les phrases « Aza matahotra an’ahy ianao » (« N’aie pas peur de moi ») puis « Sintomy io, sintomy io », que l’on peut traduire par « Tire ça » ou « Vas-y, tire », selon le contexte. La vidéo ne permet toutefois pas d’identifier avec certitude le locuteur, le destinataire de ces propos ni les circonstances dans lesquelles ils sont prononcés.

En l’état des informations disponibles, la vidéo permet uniquement de décrire une série d’images et de sons. Elle ne permet pas, à elle seule, d’établir son origine, sa date, son contexte ou un lien vérifiable avec le meurtre de Stéphanie Nohasoavina et de Haingotiana Rasamison.

Les réponses d’une intelligence artificielle conversationnelle permettent-elles de vérifier l’origine d’une vidéo ?

Afin de répondre à cette question, la méthode employée par certains internautes pour tenter d’identifier l’origine de la vidéo a été dupliquée. Les captures d’écran montrent que l’internaute a utilisé l’intelligence artificielle conversationnelle intégrée au moteur de recherche Google. Cette fonctionnalité repose sur une version personnalisée du modèle Gemini développée par Google.

La documentation officielle de Google invite à interpréter avec prudence les réponses générées par Gemini. L’entreprise rappelle que ces réponses peuvent contenir des erreurs ou des inexactitudes et qu’elles ne doivent pas être considérées comme des informations faisant autorité. Les utilisateurs sont invités à vérifier les informations obtenues à l’aide de sources indépendantes.

Par ailleurs, Google précise également que ses modèles « ne sont pas conçus pour identifier des personnes qui ne sont pas des célébrités à partir d’images ». Cette limitation s’inscrit dans les mesures mises en œuvre par Google concernant l’utilisation de ses modèles pour la reconnaissance de personnes.

Google n’est pas le seul à mettre en place ces restrictions. D’autres fournisseurs d’intelligence artificielle conversationnelle, comme OpenAI, mettent également en œuvre des mécanismes destinés à limiter certains usages. À titre d’exemple, dans son document Privacy Designed With Intelligence publié en août 2025, OpenAI indique que ChatGPT est entraîné à refuser certaines demandes portant sur des informations personnelles ou sensibles concernant des individus, même lorsque ces informations sont accessibles publiquement, afin de protéger la vie privée.

Légende : Extrait du document Privacy Designed With Intelligence d’OpenAI illustrant les mécanismes de protection de la vie privée intégrés à ChatGPT. Les modèles sont notamment entraînés à refuser certaines demandes portant sur des informations personnelles ou sensibles concernant des individus, y compris lorsque ces informations sont accessibles publiquement. Source : OpenAI (2025), Privacy Designed With Intelligence, août 2025.

Notre conclusion

La vidéo virale de 37 secondes ne constitue pas, à elle seule, une preuve permettant d’établir un lien avec le double meurtre de Stéphanie Nohasoavina et de Haingotiana Rasamison. En l’absence du fichier source, il est impossible d’en vérifier les métadonnées, son origine, son contexte ou son intégrité. Les images et les propos audibles permettent de décrire une scène, mais ne permettent pas d’identifier avec certitude les personnes filmées ni d’établir leur implication dans cette affaire. En outre, les réponses générées par une intelligence artificielle conversationnelle ne permettent pas, à elles seules, d’établir de manière fiable l’origine d’une vidéo ni de vérifier les affirmations qui lui sont associées.. Elles ne remplacent ni une expertise technique, ni une enquête judiciaire, ni un travail de vérification journalistique. Au moment de la publication de cet article, les autorités n’ont pas encore communiqué publiquement sur cette vidéo.

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